Que signifie Autechre ? Qu’est-ce ? De nombreuses questions se posent au sujet du groupe… Qui sont-ils, d’où viennent-ils, comment re(produisent) / manipulent / exposent-ils leur musique sans paroles, triturée, déchirée, pliée, sélectionnée, fusionnée et entremêlée. Que cherchent-ils à faire quand il s’agit d’imaginer et d’entendre / halluciner / capturer un son. Essaient-ils de remplacer l’espace par le rythme, le rythme par l’espace ou le rythme et l’espace ne sont-ils qu’une seule et même chose à leurs yeux ? Combien de morceaux ont-ils créés ? Leurs morceaux sont-ils liés entre eux ou doivent-ils être séparés ?
Quel est le sens de tout cela? Pourquoi leurs titres sont-ils si énigmatiques et / ou incomplets. Est-ce un sens de l’humour décapant ou un jeu d’initiés célébrant ce qui ne peut être que vague et dont la fin n’est pas définie / une absence de connections pour des mesures d’hygiène/des erreurs typographiques/qui résistent à la vérification orthographique. C’est peut-être la combinaison rare de voyelles et de consonnes, de ponctuation, d’espaces et de nombres qui peuvent ressembler à des anagrammes, pratiques, des abréviations, ou encore un code secret sarcastique, des fragments de phrases inconnues, reflet du volatile, du poids énigmatique, des sources inconnues de l’altérité de leur musique. J’aime l’idée que ce qu’Autreche signifie, pour eux ou pour ceux qui les écoutent, ne soit pas quelque chose d’aisé à définir et ce, même s’il existe des réponses standardisées à d’autres questions concernant le groupe.
1. Sean Booth (ingénieur du son et électronicien de formation) et Rob Brown (passé par une école d’art et d’architecture) ; là encore, il y aurait matière à découvrir de nombreuses manières, invisibles et éparses, d’apprécier leur maîtrise du rythme et de la pression, qui font partie de la fascination qu’exerce la musique d’Autechre, de la force et de la précision, du souffle et du vide, du solide et du liquide, de la masse et de la lumière. Ces oppositions élaborent la relation qui existe entre les deux membres du groupe, de même qu’entre leurs individualités, l’ensemble qu’ils forment et le groupe dont ils font partie. Le groupe (lui même doté d’un esprit) a inventé l’usage simultané du cerveau, de la persévérance et de la machine. Autechre est le résultat changeant et stimulant de la « coopération brutale » qui caractérise la relation entre Booth et Brown. C’est aussi le résultat de ce qu’être Autechre leur permet de faire, associé au développement continu du concept même d’Autechre, combinaison en spirale incluant Sean, Rob et le groupe. Ceci signifie qu’il y a, d’une certaine façon, trois individus, ou entités, Booth, Brown et Autechre. A partir de là, une fois que la technologie, les machines, les données, leur histoire commune, le contexte, l’entrainement, les associations compliquées ont été pris en compte, les trois ne font plus qu’un ; un unique élément corps-esprit qui opère par actions particulières, un mécanisme solennel et inflexible sous contrôle conscient.
2. Une danse mentale: s’agit-il d’une musique sur laquelle on danse? Les indices saccadés, mouvants, fissurés d’une musique instrumentale souple, répétitive et compulsive faite pour les clubs et la danse sont présents. Toutefois, la menace électro pénible s’estompe dans une mélancolie fantomatique et finalement, c’est dans la tête que l’on danse, dans cet espace aussi grand que l’univers, où le mouvement ne rencontre pas de limite, dans l’immobilité sombre et souple.
3. Un nom génial, que l’on peut prononcer comme on le souhaite, dans les limites du raisonnable et qui signifie peut-être AUtomatic, TECHnical, REplicated ou AUdio TECHnology REsearch ou encore AUthor TECHnique REsonant. Ou alors une destruction arbitraire de lettres obtenue par l’utilisation d’un Atari sur une piste où figurait le son ‘au’.
4.
a. L’incarnation sublime d’une organisation rigoureuse.
b. Un moyen indépendant d’explorer la réalité.
c. Tout à coup, comme venu de nulle part, des détails vitaux, jusqu’à présent ignorés, apparaissent.
d. Le conscient et l’inconscient s’allient harmonieusement de façon singulière.
e. Le dub cubiste se transforme en culte d’un funk psycho spatial addictif.
f. Ces distorsions organiques du son ne peuvent être enseignées, ni reproduites sous le contrôle de la conscience.
g. A chaque étape de la compositio, de nouveaux choix et de nouvelles décisions imprévisibles s’imposent au groupe.
h. Imaginer de façon lumineuse un but commun pour le monde et pour l’espace intrinsèque de chaque être humain.
i. Pour ressentir la cohérence profonde nous devons, presque dans un effort, abandonner notre besoin conscient de logique et d’ordre. Alors, la fragmentation superficielle ne sera plus ressentie et sera remplacée par un sentiment de nécessité intérieure bien plus prégnant que les besoins de raison et de logique.
j. A travers les siècles, on a reproché à des musiques ayant pris une place primordiale par la suite leur manque de mélodie.
k. On peut se sentir à la fois piégé et perdu dans l’infini.
l. Il existe plusieurs manières d’organiser la forme et le mouvement d’un morceau de musique, de retourner, recadrer, remplacer l’ordre habituel des événements, de délayer, d’accélérer ou d’annuler l’arrivée, la promesse ou le réconfort d’un rythme, de reconsidérer radicalement ce que sont un refrain, un couplet, une coda ou ce que début, milieu et fin d’un morceau sont véritablement. Toutefois, il ne faut jamais perdre de vue qu’au niveau de l’acoustique, certaines techniques et traditions doivent être préservées de façon pragmatique, afin que le morceau soit toujours enveloppé dans une sorte de peau, comme maintenu par une colonne vertébrale qui l’empêche de ressortir sous la forme d’une farce grotesque.
m. Isolément.
5. La révolution extraordinaire qu’apporte leur musique évolue à chaque album. Il y a des changements et des permanences, dans les productions du groupe. Au bout du compte, quand Autechre a fini, une bonne fois pour toutes, l’ordre dans lequel ils ont produit et présenté leur musique n’est pas forcément évident et ce, même en prenant en considération les mouvements qui traversent et composent le rythme, la texture et l’espace qu’ils ont créés en s’éloignant de plus en plus de tous les courants mainstream dociles, devenant pour ainsi dire de plus en plus étrangers et pourtant s’affirmant de plus en plus. Les profondeurs pures et les surfaces sérielles jouées, placées et projetées dans leur nouvel opus véritablement époustouflant, Oversteps (WARPCD210), me rappellent leur musique des débuts, elle reprend/reforme des idées, fait écho à des boucles spécifiques, à certaines absences et certains grains, reprend des calculs, développe diverses ambiances, lie les mêmes accentuations et symptômes, parfait certains systèmes, mais invente aussi, courageusement, de nouvelles possibilités, résiste aux mauvaises habitudes, pénètre dans des territoires vierges et démontrent que…
6. Cela reste la musique de demain / qu’il y a encore de nouveaux lieux à explorer / qu’il y a encore de la musique qui n’a pas été entendue / le silence et la réalité qui l’emplit ont changé à la fin d’un morceau d’Autechre / on n’est plus où/ce que/qui on était.
Ces réponses – bien qu’elles apportent un peu de réconfort et suggèrent qu’il existe bien un groupe « avant-pop » reconnu nommé Autechre, adolescents de la fin des années 80, fans de breakdance, de graph et de hip hop, DJs venus du nord se jetant à corps perdu dans une forme bizarre de post-house dance, signés sur le label visionnaire Warp depuis 1992, faisant partie, provisoirement, d’un espèce de mouvement post-acid cérébral, avec des liens de parenté sonores légendaires avec Aphex Twin, Oval, LaBradford et Squarepusher, inventant virtuellement une IDM, les Led Zeppelin de l’électronica, les faux parrains de Radiohead, remixers de Neu!, Tortoise et Skinny Puppy, partants pour quelque chose d’austère et renversant à la fois, faisant partie d’une piste, d’un ordre mordant, calculateur et résonnant, qui mélange les mathématiques et le mystique, en s’inspirant de Johann Bach, Anton Webern, Pauline Oliveros, Jimmy Giuffren Steve Reich, Alvin Lucier, Captain Beefheart, Spontaneous Music Ensemble, Tangerine Dream, King Crimson, Throbbing Gristle, This Heat, Art of Noise et Mantronix – ces réponses n’aident pas tellement à comprendre leur musique et la façon dont elle est reliée aux différents mystères que sont l’espace, le temps, la substance, les ondes, la pensée, l’harmonie, l’échelle, la vérité, la réalité, la mémoire.
Ces réponses pourraient expliquer combien de disques sont sortis et dans quel ordre, à quel moment, s’ils étaient connectés ou pas à un quelconque courant pop-culture et aux modes qui passaient. Il y a un ancrage géographique, une couleur locale allant du Lancashire au Yorkshire, des faubourgs froids et peu dansants de Madchester au c½ur électronique de Sheffield, puis passant par d’autres endroits, à l’intérieur, à l’extérieur et au delà. Une suggestion de personnalité, quelque chose profondément attaché à la terre, quotidien, modérément utile, et instructif même, particulièrement quand il s’agit du matériel utilisé, des programmes préférés, des machines accumulées, des studios construits, mais il y a aussi une suggestion de perversion, d’évitement, de réticence, de solitude et même de séparation superstitieuse d’avec la musique, dans laquelle on peut trouver toutes les explications, comme si cela n’avait rien à voir avec eux, ou trop à voir avec eux et nécessitait une certaine distance émotionnelle. Ils peuvent occasionnellement donner l’impression de s’engager dans des formes conventionnelles d’autopromotion, mais avant de s’en rendre compte, ils se sont enfuis hors de vue par une porte dérobée, ils ont éteint les lumières, sont partis ailleurs, sont retournés à la base, à une boîte noire ou deux…
Il y a, en effet, des tas d’éléments biographiques et de détails discographiques aisément disponibles, à l’issue d’une rapide recherche qui permet de situer sûrement Autechre dans la dernière décennie du 20ème siècle et dans la première du 21ème, auxquelles, étant donnés leurs intérêts, leur âge et leurs obsessions technologiques, ils appartiennent. Cette recherche révèlera différentes approches ingénieuses, frustrées, enthousiastes du groupe pour décrire, comprendre et analyser le puzzle, la géométrie et le processus d’Autechre. On trouvera aussi différents débats, discussions querelles, spéculations et contrariétés sur la façon dont leur musique a évolué, ou pas, et à quel point d’alerte esthétique elle est arrivée, sa façon de couper le souffle ou la frustration face à son opacité, à son entêtement à être difficile, ou totalement inutile, simplement fortuite, ou plus ce qu’elle était, trop sèche, trop mouillée, plus accessible, moins accessible, trop ci, trop ça, trop stérile : trop, quoi ! D’une certaine façon, le problème réside dans le fait que les définitions standards, les termes limités et les attentes conventionnelles massacrées par les sorties rock insipides, s’appliquent là à une séquence fluctuante conçue méticuleusement, un travail d’art magnifiquement construit morceau par morceau, relayant des idées intenses, uniques et personnelles au sujet de la créativité, de la pensée, du son, de l’environnement, de l’organisation, de la transmission, de l’image (de soi même) et des façons incroyables dont la technologie peut évoquer, representer et même incarner la plus pure et la plus intense des émotions.
Aussi loin que va ma propre analyse d’Autechre –maintenant, ensuite, plus tard- c’est exactement leur place, au bout de plusieurs histoires résultant de changements culturels, technologiques, politiques, idéologiques, sociaux et musicaux qui se sont produits au 20ème siècle, certains d’entre eux devenant plus brûlants au tournant du 21ème siècle, d’autres s’effaçant et décevant, d’autres sont entrés dans une spirale incontrôlable, d’autre continuent juste à avancer, imperturbables. Autechre occupe la place qui lui revient de droit dans différentes histoires de la musique qui se sont formées dans mon esprit, suivant, partie de, évoluant avec ce qui était connu sous le nom de suites sérielles, qui s’est changé en musique concrète avec la radio, les cassettes et les edits, qui a abouti par la relève de ce que l’on a appelé le minimalisme, ce qui les a élevés au rang paisible et éternel de Morton Feldman, Arvo Part et LaMonte Young ; ils ont ensuite puisé dans les avancées immenses de Can, Kraftwerk et Eno avec l’utilisation des moyens d’exploration électronique pour créer de façon sensible de la tristesse, des sensations et de la sensualité, un pan entier de surprise abstraite et leur vision filtrée de Xenakis, Stockhausen et Varese au travers d’une machine artisanale et intelligente avec une sensibilité post-hip hop. Ils font la musique qui répond avec le plus de pertinence et avec la plus grande curiosité au changement d’époque intransigeant, singulier et troublant.
Que signifie Autechre ? Qui sont-ils ? Tout ce qui est écrit ci-dessus - ça pourrait.
Quelque chose d’autre ? Indéniablement. C’est une interrogation, et c’est ce qui est fantastique, sans fin.
Tracklist Oversteps Autechre :
01 - r ess
02 - ilanders
03 - known1
04 - pt2ph8
05 - qplay
06 - see on see
07 - Treale
08 - os veix3
09 - O=0
10 - d-sho qub
11 - st epreo
12 - redfall
13 - krYlon
14 - Yuop